Alan Lomax, 87 ans, s'est éteint le 19 juillet 2002, dans un hôpital de Floride, laissant derrière lui plus 5000 d'enregistrements audios et vidéos, des dizaines de biographies, études et interviews, un pan gigantesque, inestimable du patrimoine de la musique noire-américaine dite primitive.
Portrait
Alan Lomax
Alan Lomax est décédé le 19 juillet 2002, d'un arrêt cardiaque, dans un hôpital de Floride. La nouvelle manquera sans doute d'émouvoir les millions de fans et consommateurs de black music, tant l'idée même de mémoire et de patrimoine n'intéresse plus qu'une frange réduite de fans bloqués à la case "archéologie du blues". Pourtant Alan Lomax est à l'origine de l'une des plus fulgurantes quête musicale du 20e siècle, qui, des années '30 où il prendra place sur le siège passager de la Buick paternelle jusqu'aux années '90 (date de rééditions via le label du Massachusetts Rounder d'une large partie des archives Lomax) n'aura pour seule obsession que de retrouver la trace d'obscurs chanteurs d'un patrimoine méprisé de l'Amérique de la Grande Dépression. L'histoire débute dans les années '20. John Avery Lomax est le vice-président de la Republic National Bank de Dallas. On lui connaît une fascination pour le répertoire musical afro-américain. Les mots blues, spiritual, gospels n'ont alors aucune résonance particulière dans le cœur d'une Amérique raciste. Les Etats du Sud pratiquent avec violence une ségrégation massive. Le Noir, à l'image du cinéma américain des années '30, n'a alors d'autres issues que de personnifier l'obéissance, le bon Nègre, on ne lui prête une âme que du bout des lèvres et les chants qui parfois s'élèvent des work camps n'éveillent dans le cœur des wasp du Sud qu'un profond dégoût, un mépris ou au mieux une certaine commodité de voir la basse-caste américaine garder courage et discipline à travers des complaintes qu'on juge impies ou impénétrables et que personne ne veut décemment considérer comme étant de la "musique". L'heure du KKK, l'heure des lynchages et des expéditions punitives. Parfois pour rien, pour un regard à peine insistant sur la silhouette d'une blanche dame qui passe, pour un refus d'obéissance, mais toujours pour rien, pour satisfaire le désir de soumettre, d'écraser et d'asseoir sa domination de blanc tout puissant. Parce que Dieu, la loi et l'âme de ce pays sont de leur côté entend-on déclarer dans Naissance d'une Nation de W.Griffith, saga propagandiste à travers laquelle l'Amérique se reconnaît et coule les fondations de sa société. Alors John A. Lomax se range définitivement des guichets et des biftons, choisissant de fuir son Texas natal avec derrière la tête, une idée noble. Il reçoit de la veuve de Thomas A. Edison un magnétophone préhistorique à cylindre (le premier du genre) et mandaté par The Library Of Congress, part sillonner les Etats du Sud à la recherche de ces chanteurs dont on parlait à voix basse durant la Grande Dépression. A ses côtés, son fils, Alan, 18 ans. Nous sommes en 1933. En quête de musique primitive, de chants rares, d'artistes ignorés et de l'essence même de ce qui deviendra des décades plus tard l'âme de la musique populaire américaine : le blues, puis par extension le jazz, le rythm'n'blues et… le rock'n'roll. Lomax Père et Fils s'apprêtent à couvrir 16 000 miles en 4 mois. Il serait faux d'évoquer la trajectoire des Lomax dans le Sud raciste américain comme relevant de l'exploration et de l'enchantement d'y découvrir des chanteurs magnifiques, héritiers de traditionals promis à une disparition certaine. Il y avait de cela bien sûr, c'est du moins ce que rapporte la mythologie de l'Iliade folk des Lomax. Alors autant la choyer. Mais aussi de dire l'hostilité des autorités locales qui voyaient d'un mauvais œil que deux blancs texans viennent s'intéresser de trop près, et avec trop de dévotion à une musique nègre. On sait par exemple qu'Alan alla tâter pour quelques jours les bancs d'une prison d'un bouge crasseux pour avoir osé donner du "Sir" à un Noir, dans la rue, et devant témoin. La situation contraire (un Noir ne daignant pas siffler un "Sir" à un plouc blanc) se serait irrémédiablement traduit par un séjour en taule, un lynchage ou une pendaison défoulatoire. On ne rigolait pas avec les règles d'allégeance dans le Sud. Lomax père et fils, puis le fiston en solo, hantèrent ainsi honky-tonk bars, ghettos noirs, work camps et pénitenciers fédéraux où les attendaient une rencontre essentielle. Un truc rare, de l'ordre de la destinée. En 1934, ils sont autorisés à pénétrer dans le Pénitencier d'Angola, Louisiane (considéré comme d'un des plus durs du Sud américain). Les Lomax y rencontrent Huddie Ledbetter, alias Leadbelly, jeune Noir condamné à 30 ans de détention pour meurtre. Sur la bande du premier volume de Prison's Songs, Ledbelly raconte l'histoire merveilleuse de John Henry "The strongest man I ever see in my life, Sir, was a boy called John Henry…". Le mythe d'un homme noir à la force surnaturelle qui périra d'avoir voulu terrasser une montagne. Fasciné par la personnalité, l'art du conte et l'incroyable talent de chanteur du taulard Leadbelly , les Lomax obtiennent sa libération sous condition. Ils l'embauchent comme chauffeur et valet, puis enregistrent ses premiers titres (dont le classique Goodnight, Irene), aujourd'hui considéré comme des pièces essentielles de la mythologie blues américaine. Tandis que Leadbelly deviendra le premier bluesman à acquérir une large audience auprès du public blanc, les Lomax publieront la première études sérieuses consacrées à la folk musique: "Negro Folk Songs As Sung By Leadbelly" (1936). Cette même année, Alan est fraîchement diplômé de philosophie (1936) à l'université du Texas. Sur certains enregistrements des Prison's Songs Volume 1 & 2, on peut entendre le traînement des chaînes des prisonniers tandis que s'élèvent dans l'espace, en écho aux prêches du Lead Singer, de longues plaintes reprisent en cœur. Les chansons John Henry et Staggerlee (mythe mille fois rapporté du bad boy, meurtrier de sang froid) y prennent alors une connotation dramatique, désespérée ( "A Man ain't nothing but a Man, Lord"). Les thèmes rapportés sont crûs, d'une lucidité parfois insupportable tandis qu'on garde à l'esprit que ces chants rapportés sont ceux de Noirs condamnés pour la plupart à la détention à perpétuité. Et qu'importe leur crime. On écoute s'égrener par des voix fières les histoires mouvantes de leur chute et leur soif de rédemption, Jesus et Mother se côtoient dans la même plainte pour réclamer le Pardon, tandis que l'authenticité des enregistrements Lomax restituent le froid glacial d'une cellule ou la chape de plomb foudroyant des âmes abandonnées, brisant pierres et traînant chaînes sur les sentiers d'une route isolée d'Alabama. Et tout au fond, en arrière, tout n'est que murmures, grondements, bris de cailloux ou caresses du vent. De 1933 à 1942, Alan Lomax voyagera successivement dans le Deep South, les états du Michigan, Caroline du Nord, Wisconsin, Ohio, New York, Nouvelle Angleterre, poussant son exploration du folklore américain en Haïti puis aux Bahamas, tandis qu'est publié le premier volume de American Ballads & Folk songs en1934. En 1938, il s'intéresse aux prémices du jazz et publie un des premiers documents historiques consacrés au genre. Un enregistrement de plus de 8 heures mêlant chansons, interviews et instrumentaux réalisés autour du pionnier Jerry Roll Morton, pianiste créole inventeur du jazz et dont Alan publiera simultanément la biographie. L'année suivante, tandis que les premiers 78 tours publiés par Lomax Père & Fils remportent un vif succès de la critique, Alan est nommé au prestigieux poste de Director of archive of American folksong à la Librairie du Congrès. Il décroche un diplôme en anthropologie à l'Université de Columbia, puis, conscient du risque de voir son travail confiné que dans un strict cadre "universitaire", il se lance dans la production d'émissions radio pour la station CBS, seul média américain offrant un impact d'envergure national. Au début des années '40, Alan Lomax s'associe avec le cinéaste Nicolas Ray, plus tard auteur de "Rebel Without A Cause" avec James Dean, pour la production de la série "Back Where I Come From". Fort du succès populaire de cette première série, il signe en solo "American Folk Songs & Wellsprings Of Music" dans lequel sont présentés les premiers enregistrements de Woody Guthrie (dont la première version enregistrée de The house Of Rising Sun, plus tard immortalisée par The Animals et Nina Simone), Leadbelly, Pete Seeger, Aunt Molly Jackson, Josh White ou du Golden Gate Quartet. L'autorité d'Alan Lomax est alors définitivement acquise, son nom circule dans le milieu clos du blues du Delta ("un blanc exhume, enregistre avec respect et fait passer à la postérité chanteurs et folksong"). Dés lors, sa réputation comme son prestigieux statut de Directeur des Archives de la Librairie du Congrès lui permettent dorénavant d'approcher sans subir les foudres des autorités des Etats du Sud, de jeunes talents croupissants toujours dans des bleds paumés mais dont la notoriété dépasse parfois les frontières invisibles du Mississipi. C'est le cas de McKinley Morganfield alias Muddy Waters, 29 ans, qu'il rencontre, interview et enregistre à Clarksdale, dans la plantation de Stovall en août 1941. Eblouit par son interprétation de "I Be's Troubled" dans lequel Muddy Waters aiguise un jeu de guitare brut et incisif, comme une technique originale de bootlneck qui deviendra sa marque de fabrique, Lomax le convainc de gagner Chicago et le recommande auprès des frères Chess, bientôt en charge des destinés de Howlin'Wolf, Bo Diddley ou John Lee Hooker. La suite appartient désormais à l'Histoire. Après des débuts confidentiels sur Chess Records, Muddy Waters signera Rolling Stone, pierre angulaire du blues américain, bientôt appelé à devenir patronyme et étendard du jeune groupe de rythm'n'blues monté par Brian Jones à Londres au début des '60s. En 1946, Alan Lomax enregistre et produit une série de sessions instrumentales et d'interviews en forme de réflexions sur l'essence du blues avec Big Bill Bronnzy, Sonny Boy Williamson et Memphis Slim (édité en 1959 puis réédité par Rykodisc en 1990 sous le titre Blues in the Mississipi Night) avant de s'en retourner explorer d'autres bleds du Mississipi, armé d'une véritable révolution technologique: le premier enregistreur portable à bandes magnétiques. Lorsque John A. Lomax disparaît en 1948, ils ont recueilli des milliers d'heures d'enregistrements pour le compte de la Librairie du Congrès, en tous 3000 disques gravés et édités en 78 tours. L'industrie phonographique américaine est en pleine mutation. Les premiers albums format 33 tours viennent de paraître, annonçant le vertigineux déclin du format 78 tours dont la production s'éteindra définitivement en 1960. Lorsqu'en 1949, la firme Columbia commercialise les premiers 45 tours (deux titres, puis 4 titres en 1951) ce sont les habitudes d'écoutes comme le paysage musical qui subitement vont être bouleverser. Ce nouveau format engendre l'invention du Juke Box et par là-même cette formidable idée d'une musique disponible partout, écoutable à la commande pour quelques cents. L'histoire rapportera plus tard que la mafia américaine contrôlait avec une main de fer le marché des Juke Box, créant de véritables empires du divertissement puis réinjectant les dividendes dans la création de label de country ou de rythm'n'blues. La musique noire américaine, ses descendances et ses mutations successives allaient alors donner naissance à l'une des plus fulgurantes révolutions culturelles du 20e siècle, le rock'n'roll. Mais tandis qu'en 1952 le rock'n'roll s'apprêtait à changer à tout jamais le visage de la société américaine, bientôt surgirent les heures noires du Maccarthysme, les black lists, les purges, l'âge de la paranoïa, de la délation généralisée et des intimidations. L'Amérique se recroqueville sur ses propres peurs et se cherche un ennemi à détruire: le communisme et toutes les déviances politiques, idéalistes et culturelles, bref tous ceux qui prêchent la subversion du régime. Alan Lomax est une cible idéale, privilégiée même. Il fuit les Etats-Unis et se réfugie en Angleterre où il se crée une nouvelle base. Pendant les dix années à venir, Alan parcourt Haïti et les Caraïbes, voyage en Europe et explore l'Italie, l'Irlande, l'Ecosse et l'Espagne, il y enregistre tout, chants populaires, les dernières traces des folklores locaux pour la plupart évanouis aujourd'hui. Avec 30 années d'avance, une idée de la world music. Lomax ne retournera aux Etats-Unis qu'en 1959, 4 années après le limogeage de McCarthy, y préparant aussitôt une nouvelle expédition dans le Deep South américain. Il y rencontre le bluesman Mississipi Fred McDowell qu'il parraine et recommande au prestigieux festival de Newport (1964). Il étend une nouvelle fois son périmètre d'activité aux West-Indies où, dés 1962, il s'intéresse à l'héritage folklorique toujours vif des colons anglais, français et espagnols ainsi qu'aux traces de la culture hindoue à Trinidad. Alan Lomax s'intéresse aux nouvelles possibilités technologiques et consacre les années '70 et '80 à l'enregistrement de films autour de chanteurs itinérants du Sud américain. Lui qui s'enfermait dans les '60 dans un intégrisme borné, refusant l'apport de l'électrique au blues ou au folk (il s'engueula copieusement à ce sujet avec Dylan et son manager historique Albert Grossman) s'initia volontiers au reportage via caméras analogiques, accumulant une copieuse banque d'archives vidéo pour le Congrès. A 78 ans, le prestigieux National Book Award lui est attribué pour son œuvre final The Land Where The Blues Began, mais le grand public, ne sait toujours rien de la quête obsessionnelle, de son apport indispensable, précieux et colossale à la musique populaire noire-américaine. Il serait alors aisé de signifier que sans Lomax et sa ténacité, l'Amérique aurait été privée d'une page essentielle de son histoire, d'un pan entier de son patrimoine culturel. De là à considérer que sans la découverte d'artistes indispensables comme Muddy Waters il n'y aurait pas eu de Rolling Stones, et cette filiation n'est pas qu'une bête affaire de patronyme, il n'y a qu'un pas, même si la déduction louche vers une certaine naïveté. Car dans ce qu'aura capté Lomax, il s'agira plus précisément d'attitude, d'authenticité, d'un son, d'un sens grondant la frustration et la douleur derrière les mots et la musique. A ce titre Lomax disait volontiers que "les musiciens blancs sont incapables de jouer du blues", ce qui lui valut de farouches inimités. En 1999, Moby, artiste électronique végétarien new-yorkais, badigeonnait de voix blues à cappella directement puisées dans le catalogue Lomax son album Play. Avant toutes critiques, reconnaissons-lui un sens aiguë et efficace de la ritournelle. On lit alors avec attention les notes de pochettes de ce lointain descendant d'Hermann Melville, mais on ne trouve rien, pas une seule mention de la source dans laquelle s'est servit du gars Moby. Pas un mot sur l'origine de ces voix déchirées. Faut-il y voir du mépris, une absence, une volonté de taire son emprunt et ainsi s'accaparer la paternité de ces mélodies? Ou bien faut-il y voir une trace de plus de ce syndrome américain qui fait que ce qui appartient au passé n'a de toute façon plus aucune importance. On s'en fout. On pille et comme l'ignorance est une mauvaise herbe largement étendue, personne ne s'aventurera jamais à gratter sous l'écorce. Dans une interview, Moby répondait à une question simple : "Ces chants, ces voix qui emplissent votre album, ça vient d'où ?" Et le chauve de répondre "Un jour, un ami m'a donné une cassette qui contenait ces chants à cappella, et je me suis dit, Ouah ! C'est beau, je vais les utiliser sur mon nouvel album". Voilà. Si c'est vrai, Moby n'a même pas poussé le souci le plus élémentaire jusqu'à se renseigner sur la provenance des dits chants d'esclaves. Il s'en fout Moby, il a mis le monde à genoux avec son "emprunt" du catalogue Lomax. Et de toute façon, la Collection Lomax appartient au patrimoine américain. Ca signifie libre de droit, tout le monde peut se servir, y'a pas d'lézard. Pompe à fric quoi, alors autant taire son origine. Un indice nous saute malgré tout au visage: si le mangeur de tofu s'était aventuré à dévoiler sa si précieuse source de pillage, on aurait aussitôt été assailli de dizaine de milliers de succédanés de Play. Ses contemporains n'ont pas fait l'effort de chercher ou ont gobé l'imposture, ce qui revient presque à la même chose et comme on ne sait plus s'il nous faut nous réjouir, on choisira de ne pas en dire plus. Mais plutôt d'évoquer la BO awardisée du film O'Brother (Where are thu') des Frères Cohen, qui à travers une adaptation libre du mythe d'Ulysse, fait se côtoyer sur le même crossroad, la silhouette de Robert Johnson, l'ombre de John Henry, l'immensité des champs de coton et la solitude qui les hante. Et enfin, les chants nus empruntés avec respect et érudition au catalogue Lomax.
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